NEWTON, LE CÂBLE ET LE TRADER

     En 1988, je rendis visite à une amie à New York. L'entrée de son appartement était encombré par une dizaine d'ordinateurs abandonnés. Elle m'expliqua que son mari récemment reconverti dans la finance se devait d'avoir toujours le modèle d'ordinateur le plus rapide pour s'assurer que ses ordres de bourse soient transmis le plus vite possible afin de garder l'avantage de sa position au sein de la concurrence. Pour la même raison, leur appartement devait être proche de Wall Street afin que le trajet accompli par ces ordres dans les câbles électriques soit le plus court possible.

     A l'époque, je m'enorgueillissais d'être parmi les premiers utilisateurs du réseau Transpac, ce qui me permettait d'envoyer de Paris à l'ordinateur du CNES à Toulouse mes programmes de simulation numérique. Je pouvais ainsi espérer recevoir les résultats des calculs dans l'heure si le modem de liaison rapide fonctionnait, dans la journée sinon. Je compris donc que l'urgence des financiers avait une bonne longueur d'avance sur celle des scientifiques.

     En 1720 le krach boursier londonien faisant suite à l'éclatement de la bulle de la Compagnie des Mers du Sud, ruina les actionnaires de la compagnie et ébranla toute la finance britannique ainsi que le gouvernement. Cette compagnie faisait miroiter depuis 1711 un accroissement des échanges commerciaux avec les colonies espagnoles d'Amérique qui ne s'est finalement jamais concrétisé. Les actions de la compagnie - qui détenait une bonne partie de la dette publique britannique et s'était donc acquis une réputation de solidité - ne cessèrent de monter jusqu'en 1720, alors que ses activités commerciales ne démarrèrent jamais vraiment. La rapidité avec laquelle les actions pouvaient s'échanger à la bourse de Londres contraste avec les lenteurs des échanges commerciaux transatlantiques encore ralentis par les mauvaises relations entre la Grande Bretagne et l'Espagne. Isaac Newton, qui perdit 20000 livres dans l'éclatement de la bulle, déclara qu'il pouvait calculer le mouvement des corps célestes mais pas la folie des gens.

     Dans son livre “Une approche fractale des marchés: risquer, perdre et gagner” Benoît Mandelbrot a montré, en analysant l'évolution des cours du coton pendant des décennies, que les risques de krach boursiers - ou plus simplement d'effondrement d'une valeur - sont largement sous-estimés par les théories héritées des conceptions de Louis Bachelier. Grâce aux fractals il est possible de modéliser ce risque de façon plus réaliste. Pourtant, dans la majorité des modèles, le risque boursier continue à être modélisé par une loi gaussienne sous-estimant la probabilité des événements extrêmes. Est-ce qu'une estimation réaliste du risque serait préjudiciable à l'activité spéculative ? Peut-être qu'elle découragerait les traders potentiels ...

     Le modèle type de la bulle spéculative c'est la bulle des tulipes hollandaises au XVIIème siècle. On part de quelque chose dont la valeur est faible: un bulbe de tulipe. Suite à la formation d'une bulle spéculative, la valeur devient très élevée, puis suite à l'éclatement de la bulle la valeur revient à une valeur proche de ce qu'elle était avant la formation de la bulle. Entre-temps, certains on gagné beaucoup d'argent, par exemple ceux qui ont vendu au cours le plus élevé, d'autres ont perdu beaucoup, par exemple ceux qui ont acheté juste avant l 'éclatement de la bulle.

      En apparence, l'activité des investisseurs boursiers est des plus sérieuses. En apparence seulement, car l'existence de bulles spéculatives montre bien comment une parfaite rationalité aboutit parfois à la folie. Keynes disait que la spéculation ressemble à un concours organisé par un journal de l'époque. Il s'agissait pour les lecteurs de sélectionner les 6 plus belles femmes parmi 100 photos de femmes présentées. Le gagnant serait le lecteur dont la sélection se rapprocherait le plus de la sélection moyenne de la majorité des participants. Ainsi, il ne s'agissait pas de faire une sélection suivant son goût personnel mais suivant ce qu'on imaginait être le goût d'une majorité de participants, lesquels effectuaient également leur sélection en fonction de ce qu'ils imaginaient être le goût des autres participants, etc. L'exercice évoque effectivement un jeu de miroirs à l'infini (qui peut en effet rendre fou !), d'où le terme de spéculation. Le prix d'un titre sur le marché boursier dépend donc d'un mécanisme auto-référent fondé sur ce que chacun pense que les autres pensent que les autres pensent  … de la valeur de ce titre. Ce n'est que lorsqu'une bulle éclate que l'on a une mesure de la distance entre les espoirs des investisseurs et la réalité des perspectives de croissance attendues. On a  ainsi à ce moment là, une mesure de la folie des investisseurs.

     Si un tel concours était organisé de nos jours, les participants pourraient se regrouper sur internet afin de faire tous le même choix et donc d'être tous gagnants. Sur un marché, cela reviendrait à faire une entente sur les prix. Que ce soit sur les marchés financiers ou les marchés de denrées (je parle des marchés organisés et non des marchés sur lesquels nous faisons nos achats, dans lesquels les prix sont davantage des prix de “souk” que des prix de marché organisé) l'entente sur les prix est proscrite. Car alors des investisseurs pourraient s'entendre pour faire monter ou baisser un titre à leur convenance.

     Pour obtenir le même effet, les agents opérants sur les marchés financiers peuvent par contre avoir recours à la rumeur. A condition que l'origine de la rumeur ne puisse être identifiée et qu'elle ne soit pas trop rapidement démentie, la rumeur est un moyen sûr pour manipuler les prix sur un marché sans risque de sanction. C'est pendant le temps que perdure la dissymétrie d'information induite par la rumeur qu'il faut passer les ordres. Or sur les site dédiés à la diffusion d'informations sur les sociétés cotées en bourse, il tombe des centaines d'informations et rumeurs à la seconde. C'est plus que ce que peut traiter un cerveau humain. Aussi les traders ont-ils désormais recours à des automates: des programmes informatiques capables d'analyser toutes les rumeurs et informations relatives à une valeur, de les recouper et de passer des centaines d'ordres de vente ou d'achat de cette valeur en quelques secondes.

     La rapidité est un avantage certain dans ce jeu de la spéculation dont la performance dépend désormais de la conception de ces automates. Le temps boursier qui était de l'ordre de l'année ou même de la dizaine d'années à l'époque de Newton et de la Compagnie des Mers du Sud, se contracte jusqu'à des échelles bien inférieures à la journée !! Ce qui est amusant c'est que la structure de l'évolution du cours d'une valeur ne s'est pas modifiée: Mandelbrot a également montré que le temps boursier est fractal et que les cours se structurent de la même façon à toutes les échelles de temps. On peut donc trader à haute fréquence de la même façon qu'on tradait à l'époque de la bulle des tulipes hollandaises.

     Depuis la mi-septembre 2015, un câble sous-marin de 4600 km de long déployé par la société Hibernia permet aux clients de cette société d'économiser 5 millisecondes sur le temps mis par leurs ordres boursiers pour traverser l'Atlantique. 5 millisecondes cela permet-il de gagner beaucoup plus d'argent ? Il faut croire que oui, pour des gros traders, si on considère le coût de l'abonnement à cette nouvelle voie de transmission: 333 333 dollars par mois. Grâce à cela, certains traders peuvent conserver l'avantage par rapport à d'autres dans le passage de leurs ordres de vente et d'achat.

     On le voit, depuis le XVIIIème siècle jusqu'à nos jours, les conditions de concurrence sur les marchés financiers sont tout de même assez éloignées des conditions de concurrence pure et parfaite, qui selon les économistes, sont nécessaires au bon fonctionnement d'un marché organisé. Celui-ci est basé sur l'hypothèse que les prix sont « vrais » tant qu'il n'y a ni dissymétrie d'information ni possibilité pour certains agents de s'octroyer un pouvoir de manipulation des prix supérieur à celui des autres.

     Alors qu'internet pourrait favoriser la mise en application de ces conditions de concurrence pure et parfaite, se mettent en place des stratégies de réseaux et de concurrence identiques à celles qu'on pouvait observer du temps de la cotation « manuelle » des valeurs. L'économiste est plus que jamais semblable à celui qui, naufragé sur une île déserte abondamment pourvue de boîtes de conserve mais sans ouvre-boîte, propose à ses compagnons: « Imaginons que nous disposons d'un ouvre-boîte ... ».

Références:

Christian Chavagneux: « Une brève histoire des crises financières »

Benoît Mandelbrot: « Une approche fractale des marchés: risquer, perdre et gagner »

Collection « Tangentes »: « Maths et finance »

  2 comments for “NEWTON, LE CÂBLE ET LE TRADER

  1. Henri PASCAL-JENNY
    13 janvier 2016 at 18 h 58 min

    Vraiment , c’est instructif tout en étant distrayant (merci beaucoup) :
    blog à poursuivre et réflexions à diffuser

    Cela fait écho à mes récentes lectures (« une histoire de l’économie » et
    les 2 tomes sur la micro et la macro économie par les
    auteurs Grady Klein & Yoram Bauman).

    Henri

    • Standupscientist
      4 février 2016 at 15 h 01 min

      Merci Henri, il faut absolument que j’achète le tome sur la macro économie que je n’ai pas encore lu. J’ai adoré le tome sur la microéconomie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *